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 "C’est de la Racaille, eh bien j'en suis!"

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le git
gaucho baroudeur...
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Nombre de messages : 230
Date d'inscription : 02/11/2008

MessageSujet: "C’est de la Racaille, eh bien j'en suis!"   Mer 8 Juil - 19:56

trouvé sur article11

Citation :

Novembre 2005, un frisson d’angoisse traverse
l’échine froussarde d’une République coupable d’abandon. Le grand
incendie se déchaîne pendant trois semaines, avant de se calmer. Le
phénomène restant largement caricaturé, le livre d’Alèssi Dell’ Umbrio,
"C’est de la racaille ? Eh bien, j’en suis !", permet de revenir
intelligemment sur les ressorts d’une émeute qui en appelle d’autres.
Lecture.


"C’est de la racaille ? Eh bien, j’en suis !", Alèssi Dell’ Umbria, éditions l’Echappée, 2006

C’était il y a environ trois ans et demi. Une éternité en matière d’actualité. Et pourtant, il me semble que c’était hier.

C’était en novembre 2005, trois semaines de violences urbaines
hypermédiatisées et unanimement diabolisées. 10 000 à 15 000 jeunes
surexcités et rivalisant dans l’art délicat de la pyromanie vengeresse.
La France des banlieues s’enflammait et la République tremblait dans
ses jupons. La Racaille banlieusarde ne se
contentait plus de zoner dans les halls d’immeuble en dealant du shit
en Sergio Tachini, elle foutait le feu et boutait les bleus Robocops
hors des barres d’immeubles à grands coups de coktails Molotov et de
pistolets à grenailles. Gros titres, gros déferlement policier, gros
ramdam étatique, état d’Urgence et tout le tralala. De Clichy-sous-Bois
(d’où était – légitimement – partie l’émeute, suite à la mort tragique
de deux adolescents – Zyed Benna et Bouna Traoré – coursés par la BAC
et réfugiés dans un poste de transformation EDF) aux Minguettes, de
Toulouse à Lyon, un même ras-le-bol s’exprimait, condensé de
frustrations sociales, d’harcèlement policier et de visions d’avenir si
creuses qu’on voyait à travers le No Future
bétonné, en surimpression. Face au mépris d’un pouvoir toujours plus
ignoble (le ministre de l’intérieur de l’époque, un certain N.S., genre
de Massu post-moderne, ne faisait pas dans la dentelle ; à l’époque, il
n’avait pas encore embrassé sa carrière de moine zen Nouvel Obs),
l’embrasement se généralisa. Et puis finit par retomber.
Temporairement. Depuis, il y a eu Villiers-le-Bel, autre spasme de
colère qui nécessita toute une armée pour en venir à bout. Il y en aura
d’autres, c’est certain, puisque la situation toujours empire pour les
laissés pour compte.


La littérature consacrée aux émeutes de Novembre fait
généralement dans le sensationnalisme bas de gamme, affichant des
titres du genre "Quand la France brûle" ou "Plongée dans la France des Barbus, Al Qaida et les émeutes"
(Exagérer, moi ? Allons donc…) et n’apportant au débat qu’une louche
supplémentaire de terreur à visée sécuritaire. C’est pour cela que le
court essai d’Alèssi Dell’Umbria, publié par les aussi jeunes
qu’indispensables éditions l’Échappée, outre son titre réjouissant ("C’est de la Racaille ? Eh bien, j’en suis !"),
est essentiel : refusant l’approche sensationnaliste ou misérabiliste,
ne se posant pas en expert (ni sociologue, ni journaliste, il est
militant associatif à Marseille et a publié en 2006 une très alléchante
histoire de Marseille, fruit de 10 ans de recherches, aux éditions
Agone [1]),
il revient avec précision (dans la foulée des événements puisque le
livre a été publié en mars 2006) sur les moteurs d’une révolte sauvage
et inévitable que notre Léviathan contemporain n’a pas fini – ce n’est
que justice – de voir resurgir…

Bannis







Il serait inutile de chercher une seule cause à ces
journées-là, de tenter de les décrypter monolithiquement, sauf à se
placer dans le camp du pouvoir en place. Sarkozy, alors ministre de
l’Intérieur et pyromane en chef (on se souvient de son apostrophe
Brucewillissienne à une quelconque Madame Michu, ses petits poings
serrés : « Vous en avez marre de cette racaille ? Je vais vous en débarrasser ! ») [2],
expliqua ainsi que le nerf de la guerre était une vulgaire affaire de
gros dealers en lutte pour leur territoire, stupidité abyssale quand
l’on sait que ces gros dealers-là ne veulent justement que le calme
nécessaire à leur business. Des penseurs de haut-vol, tels qu’Alain "Lumière"
Finkielkraut, ne manquèrent pas d’y voir une manigance fondamentaliste
islamiste, les barbus manipulant dans l’ombre des émeutiers à vocation
Benladienne, tout ça sur fond de révolte immigrée et d’ethnoguérilla
nouveau genre [3].
Et l’académicienne frelatée Hélène Carrère d’Encausse, fidèle à
elle-même, s’empressa d’expliquer benoîtement que le maître mot de
cette histoire était "polygamie" (Que voulez-vous ? Ils se reproduisent si vite, on est submergés…).


D’autres baudruches médiatiques sont rapidement
enfoncées par l’auteur marseillais : des cagoulés rompus au feu, les
émeutiers ? Des guerriers du bitume habitués de la garde à vue ? Que
dalle : « La majorité des mineurs arrêtés lors des émeutes de 2005 étaient inconnus des services de police. »
Des arabes et des noirs exclusivement, ou quasi, symbole de cette
immigration qui n’en finit pas de conchier l’idéal républicain ?
Rebelote dans l’enfumage médiatique : « À Lille, les deux tiers des personnes passant en comparution immédiate après les incendies nocturnes étaient des visages pâles… »


S’attarder sur ces saillies officielles ne menant à
rien, j’abrège. On pourrait gloser à l’infini sur le mépris d’un
pouvoir en place qui s’autorise toutes les impudeurs envers ceux qu’il
a abandonné à leur sort. Mais la situation est suffisamment connue pour
que je ne m’y attarde pas.


Alèssi Del’ Umbria réfute donc en bloc ces approches-ci
et tente de cerner les évolutions historiques et sociologiques qui ont
mené à trois semaines qui ont fait date. Pour aboutir à un constat
simple : abandonnée à elle-même, sans avenir ni présent, bannie
(éthymologiquement, "Banlieue" signifie "Lieu du ban")
et sacrifiée, condamnée à l’éternelle galère et aux mépris des
puissants, cette jeunesse ne pouvait qu’exploser. Et cette explosion,
dénuée de tout espoir voire de toute finalité, ne pouvait que se
dérouler ainsi, de manière autiste et isolée :



La question n’est même plus de savoir de savoir ce que la société française a à proposer aux « jeunes des quartiers en difficulté »
- on connaît la réponse - , mais de savoir quelle forme de contestation
collective et organisée ils pourraient rallier. Ou plutôt, comment ils
pourraient mettre de la méthode dans leur furie. Les bandes de jeunes
délinquants pouvaient, en 1968 et dans les années d’après, se rattacher
à un mouvement de contestation générale qui traversait différents
secteurs de la société, ils pouvaient rencontrer d’autres gens,
d’autres expériences qui leur ouvraient des voies. Ils se retrouvaient
côte-à-côte avec d’autres dans les affrontements de rue contre la
police. Alors que les bandes de 2005 sont totalement isolées, et
qu’elles ont fini par développer une culture de l’isolement.


C’est d’elles-mêmes que les banlieues se sont
enflammées, en solitaire. Et c’est elles-mêmes qu’elles ont enflammées,
simple constat qui, loin de révéler la stupidité de ses occupants
(comme crurent bon de le déclamer certaines enclumes intellectuelles),
mettait à jour un isolement géographiquement absolu : la frontière
entre la périphérie et les centre-villes est désormais si marquée que
la violence ne peut plus s’y exporter, pour le plus grand soulagement
des beaux quartiers :



Quoi de plus révélateur de la
ségrégation urbaine que l’effroi affiché par les autorités et les
tour-opérateurs, durant les trois semaines de l’incendie, à l’idée que
la "racaille" réussisse à pénétrer dans Paris intra-muros et puisse
foutre en l’air la saison touristique ?! Le ruban du périphérique
semble ainsi fonctionner comme des fortifications d’un nouveau genre,
séparant de façon radicale la ville-musée de la banlieue-dortoir.


Bannis des centre-villes, mais pas seulement. Bannis
également du monde professionnel, de ce fameux ascenseur social, le
Graal sociétal dont on nous rebat tant les oreilles et qui semble
s’être arrêté entre deux étages, au troisième sous-sol (local à
poubelles et placard à balais). Entre boulots minables, esclavagisme
précaire et RMI pour seul horizon, ceux-là n’ont même pas l’espoir d’un
échappatoire par le travail :



La vague d’incendies de l’automne 2005
a constitué la première grande révolte des précaires. Parce que, même
s’ils n’ont que quatorze ans, ces incendiaires savent exactement ce qui
les attend ; et les plus âgés connaissent déjà la mécanique bien rodée
qui conduit des petits boulots sans qualification et sans protection à
l’ANPE, de celle-ci aux stages bidons.

Le feu qui cache le brasier







Rappelons-le, les émeutes de novembre se sont inscrites
en dehors de tout cadre militant, politique ou associatif. Parties
d’une énième bavure de cette police "républicaine"
à qui l’on accorde toutes les impunités, elle s’est construite
horizontalement, par capillarité, sans que personne ne puisse se
l’approprier. C’est ce qui a fait sa mauvaise presse, c’est ce qui la
rend si intéressante, irrécupérable.



Habitués à ce que la protestation,
institutionnalisée, se décide et s’organise verticalement, à l’image de
ces grèves de 24 heures décrétées par les centrales syndicales et
annoncées des semaines à l’avance, les commentateurs se sentent
toujours remis en cause dans leur omniscience médiatique à chaque fois
qu’elle s’organise d’elle-même, horizontalement, par contagion et en
dehors de tout cadre institutionnel.


Déconnectés, livrés à eux-mêmes, les émeutiers de
novembre ne s’inscrivaient donc plus dans le cadre des émeutes de
banlieue telles qu’elles se déroulèrent dans un passé pas si lointain
(et totalement oublié). Alèssi Del’ Umbria, pour avoir lui-même
participé à quelques "rodéos" marseillais enflammés
dans les années 1980, parvient à rendre ce caractère effrayant d’une
révolte qui voit ceux qui ruent justement dans les brancards abandonnés
par leurs aînés.



Mais il en faudrait plus pour émouvoir
(verbe qui donne le substantif émeute) les banlieues. Car le drame se
situe bien là, dans le fait que la majorité des gens qui y vivent
semble déconnectée et désolidarisée des jeunes, au contraire de ce que
l’on avait vu dans les émeutes anglaises des années 1980 [4]. La violence tous azimuts des adolescents est à la mesure du silence des adultes.


Seuls donc, les jeunes insurgés de novembre, sans
soutiens d’aucune sorte autre que la force du groupe insurgé. Et c’est
là, également, la principale aporie de leur action. Impossible pour
l’instant d’imaginer un rapprochement avec d’autres luttes. Le mythe de
l’intégration a fini par s’effondrer totalement ; pas dupes, ils ne
peuvent se fondre dans un militantisme qui ne serait désespéré, limite
nihiliste. C’est pour cela que face à ce grand vide abyssal qui leur
tient lieu d’avenir, leur désespoir n’est plus ancrable dans les (trop
lisses) luttes des "intégrés", qu’ils soient syndicalistes ou étudiants (les manifestations anti-CPE fonctionnant à cet égard comme un exemple frappant,
les jeunes étudiants se faisant à l’occasion littéralement massacrer
par ceux qu’ils espéraient voir manifester à leurs côtés).


Incapables de remédier aux explosions sporadiques
autrement que par la répression et l’aggravation des conditions de vie
banlieusardes, le pouvoir en place (qu’il soit de gauche ou de droite)
n’a à l’évidence pas l’intention d’opérer le changement d’envergure qui
- lui seul - pourrait éviter la montée en puissance de cette
contestation. Il l’a prouvé depuis longtemps. Si bien que l’on pourrait
désespérer de la situation : d’un côté une révolte qui si elle est
légitime n’est pas pour autant à même de sortir de sa stigmatisation.
De l’autre, un pouvoir qui sait combien il est facile de jouer des
peurs et ne voit pas pourquoi il s’interdirait ce calcul électoral (à
titre d’exemple, les très sulfureuses violences de la Gare du Nord -
téléguidées ? - le 27 mars 2007 ne furent pas vraiment nuisibles au
candidat Sarkozy ainsi que le pointèrent de nombreux sondages [5]…)


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MessageSujet: Re: "C’est de la Racaille, eh bien j'en suis!"   Mer 8 Juil - 19:57

Citation :
Et après ?







Alèssi Del’ Umbrio s’emploie à aborder le sujet de
manière globale, relevant dans les errances de notre modèle social et
politique contemporain, les multiples étincelles au brasier. Entre
politique carcérale du chiffre et précarisation effrénée de l’emploi,
urbanisation blockhaus et répression tout azimut, effritement du modèle
républicain et rupture quasi totale du lien générationnel, ce qui
subsiste de vie dans les banlieues est tenacement et quotidiennement
bafoué. Ils bâtirent une prison et la nommèrent zone d’habitation...



C’est pourquoi, sorti des flonflons de
la propagande spectaculaire-marchande, la France n’aime pas davantage
les jeunes qu’il y a trente ans. D’autant moins que la tendance à
l’enfermement domestique est perceptible dans toutes les villes de
l’hexagone. Même dans le Midi, les rues sont vides le soir. Sauf que,
pour les rejetons de familles nombreuses – et il n’y a plus guère que
les immigrés pour avoir des familles nombreuses – , la rue est le seul
espace ouvert. Mais bien souvent, ils vivent dans des endroits où il
n’y a même plus de rue, et une loi récente permet de les poursuivre
s’ils se rassemblent dans les halls d’immeubles…


C’est donc sur un désert qu’il faut rebâtir,
radicalement, une approche des banlieues ouvertes à autre chose qu’à la
répression et à la stigmatisation. On peut difficilement donner tort à
l’auteur quand, revenant sur la législation destinée à "libérer" les halls d’immeuble, il s’étouffe d’indignation : « On
peut se demander dans quel asile d’aliénés on vit, quand un fait aussi
légitime et évident, pour des jeunes, que de se retrouver entre eux là
où ils le peuvent, est considéré comme criminogène.
»


Les rares réponses politique apportées ne s’inscrivant
pas dans cette politique de la terre brulée incarnée par
Sarkozy,relèvent généralement d’un autre monde. Quand une ministre au
parlé djeuns annonce un Plan Marshall des
banlieues, difficile d’imaginer une seule seconde qu’il corresponde à
autre chose qu’un énième effet d’annonce. Quand, suite aux émeutes, un
gouvernement annonce l’ouverture (très limitée) des grandes écoles aux
jeunes banlieusards, les réjouissances restent limitées au KFC de
Garges-Les-Gonesses...


Alors quoi ? Se retourner vers les associations
politiques à grande audience médiatique supposées ouvrir la voie aux
transformation ? Depuis le lointain fiasco SOS Racisme,
qui s’est honteusement retourné contre ceux qu’il défendait en se
faisant allié du pouvoir, l’espoir reste très mince de ce côté-là…
D’autant que les Ni Putes Ni Soumises ont plutôt
rajouté une couche à cette désaffection : difficile de diffuser une
image du banlieusard mâle moyen comme amateur de tournante suintant la
testostérone incontrôlée tout en gardant la côte auprès des susdits…


Il y a bien eu quelques figures médiatiques, pas
forcément les pires d’ailleurs, pour inciter les jeunes à aller voter,
à se faire citoyens plutôt que casseurs. Jamel Debbouze ou Joey Starr
s’y sont frottés, avec des échos limités. Leur monde n’était pas le
même. Comme le dit Dell’ Umbria : « Par essence, le vote, acte individuel […] délégant à d’autres le pouvoir d’agir, n’encourage à rien.

Alors que la révolte engage à tout.
»


Au final, il ne s’agit pas ici de faire un éloge du
casseur moyen des émeutes de novembre. De faire une finalité de ces
actions souvent absurdes (une maternelle ou une bibliothèque qui
brûlent, ça reste assez triste…). Juste de comprendre et faire
comprendre que pour ceux qui n’ont rien à perdre, la violence sauvage
et gratuite devient parfois le meilleur des moyens d’expression. Comme
c’est le seul qu’on leur laisse, de toute manière, autant s’y préparer…

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